Emmanuel Hiriart- Directeur de la Photographie

Le cinéma libanais, un débat houleux.

Voilà longtemps que je souhaitais tirer le portrait du cinéma arabe et libanais en particulier, lui qui a bénéficié notamment de l’exil des artistes égyptiens menacés de « nationalisation » par Nasser dans les années 60, pour parvenir à quelques succès internationaux (dont Caramel) qui cachent une forêt bien maigre à l’image de celles constituées de cèdres ayant quasiment disparue du paysage national. Voilà qu’un mensuel libanais mais francophone d’économie, le commerce du levant, fait sa une de Mars sur le sujet. L’occasion donc de revenir sur l’état de la production libanaise mais aussi de casser le bras à quelques idées reçues ou mal reçues y compris par la revue en question. Car le Liban produit peu, mais peut être déjà trop compte tenu de sa faible capacité à diffuser, en salle et en télévision, de sa très faible audience et de son manque de moyen, de son absence de structures nationales spécifiques qui ont déjà de nombreux chats à fouetter. Pour autant quelques films et quels réalisateurs et réalisatrices sortent du lot et font des films étonnants mais à part quelques exceptions inconnus du grand public. La majorité des productions ne sont guère vues voire diffusées et pire encore cette non diffusion peut devenir un argument « publicitaire » car oui il existe une censure au Liban (finalement comme souvent ailleurs) et le fait d’être censuré ne fait pas forcément du film en question un bon film. Le problème étant qu’à lire cet état des lieux fait par ce magazine libanais on peine à croire que des solutions vont surgir. Les propos tenus par les uns et les autres (producteurs en l’occurrence, les réalisateurs ne sont pas invités au débat) font ressortir un manque cruel de lucidité sur ce milieu et sur les responsabilités de chacun ainsi qu’une absence totale de proposition pour enfin voir des films arabes et libanais au cinéma, voire pour continuer de faire exister les quelques salles de cinéma dignes de ce nom.

interdit au liban

Un seul réseau de distribution valable, le piratage

L’article du « Commerce du Levant » revient tout d’abord sur les causes de cet étouffement en incriminant l’absence de réseaux de distribution voire le piratage des oeuvres. Concernant donc le piratage des films il faudrait relativiser les choses et relire toutes les études sérieuses sur la question qui font ressortir que seuls 10% des consommateurs de produits culturels (musique et cinéma) achètent uniquement légalement des oeuvres. Le reste, donc 90%, consomment aussi bien du légal que de l’illégal, un toute petite part ne se tournant que vers du téléchargement strictement illégal.

Cette partie est largement compensée par le fait que bon nombre de consommateurs achètent les oeuvres plusieurs fois sous plusieurs formats incompatibles entre eux ou lors de remasteriesation (VHS et Vidéodisc à l’époque DVD et BluRay plus récemment ou fichiers informatiques (plein de protections empêchant de relire le produit sur un autre appareil) et vidéo à la demande).

Ainsi le futur format 4K ultra hd fera à nouveau racheter pas mal de films à bon nombre d’amateurs les possédants déjà. Et à chaque achat informatique en participant à la taxe sur la copie privée on enrichie aussi une cagnotte destinée à combler un manque à gagner du au piratage. Donc l’argument du vol des produits culturels n’est pas forcément vrai lorsque l’on additionne tous les achats et que l’on peut penser en outre que la multiplication d’accès à ces produits culturels encourage au final à leurs consommation légales.

Bon nombre de pirates finissant par acheter des oeuvres qu’ils ont appréciés voire se désespèrent de ne pouvoir le faire faute de sorties dvd ou en salle pour des chefs d’oeuvres qui sans ce piratage ne pourraient quasiment plus être vus. Au Liban rassurons nous le piratage consiste à une copie de piètre qualité des films sur des dvds vendus dans la rue pour un dollar. Après cette ode à la légalité vient le temps de s’interroger sur le réseau de distribution légal de l’offre de cinéma et de télévision.

randa chahal

Et si l’auteur de l’article prend comme exemple le poids important de Canal+ ou de la Paramount dans cette industrie, il est fort à parier que lui et l’ensemble de ses lecteurs ont pourtant accès à Canal+, HBO, FX, OSN et autres sans payer un quelconque abonnement légal. En effet la télévision par câble ou satellite au Liban permet à quiconque de redistribuer des bouquets de chaines dans un quartier complet en piratant bon nombre de chaines dont des chaines arabes à péage et en sacrifiant la qualité de diffusion au passage.

Et par ailleurs en prenant comme exemple de distribution deux mastodontes occidentaux l’un aux USA l’autre en France l’auteur s’épargne surtout de s’attaquer au fond du problème libanais, l’absence d’acteurs arabe investi sur ce marché, tant au Liban que dans le monde arabe où les télévisions passent en avant première tous les films hollywoodiens vous dégoutant presque d’avoir payé un billet quinze jours avant au cinéma du coin.

Quant au chaines de télévisions locales, trop nombreuses pour une audience limitée et concurrencées par les très nombreuses chaines en provenance d’Europe, des USA, du Golfe ou d’Arabie Saoudite (dans les conditions que l’on a expliqué) inutile de penser y voir un film et encore moins un film arabe en prime time. Des talkshows, des débats, des séries mais point de films. Dès lors le système de distribution n’a rien de commun avec celui en place aux USA ou en France. Seulement 70 salles de cinémas, plusieurs salles ferment régulièrement et laissent la place à deux réseaux concurrents mais pratiquement indifférentiables. Même prix, même film, même popcorn et mêmes malles (comprendre centre commerciaux à la mode US).

Mais c’est surtout sur ces fameux réseaux érigés en modèles que l’article s’égare car son auteur confond ici les modèles économiques des cinémas étatsuniens, système dit des studios (qui a du se séparer de son secteur de distribution lors des lois antitrust) et celui financé, en France, par la télévision via le cnc (pour faire vite) qui sévit et qui permet de produire beaucoup de films c’est vrai mais de ne pas avoir besoin en fait qu’ils soient rentables pour exister. Car c’est le paradoxe du film français, bon nombre des films ne sortent pas en salle, voire ne connaissent qu’une sortie dite technique pour permettre leur passage à la télévision et leur sortie en DVD et surtout bénéficier des dites subventions.

Zeina Dakkache

Mais revenons à notre cinéma libanais qui lui souffre d’un modèle économique sous assistance étrangère (française et émiraties depuis peu) sans pour autant bénéficier de salles permettant sa diffusion (à part le Métropolis et quelques autres très rares à Beyrouth). De fait les films libanais qui ont trouvé un financement n’atteindront qu’à titre exceptionnel les 30.000 entrées en salle. Il faut, en excluant le premier du box office arabe, accumuler au Liban les entrées des 4 films suivants dans la liste pour atteindre 100.000 spectateurs.

Quand l’idée d’enrichir un petit nombre au détriment du pays et de ses infrastructures devient un modèle économique sous prétexte de culture.

Bien souvent cette sortie est anonyme (pas ou peu de promotion, dates de sorties changeantes) et atteint tout juste les quelques milliers.

Le système marche sur la tête économiquement. Pourtant à la lecture des interviews des producteurs cités par le journal on comprend que le secteur se bat pour obtenir plus de financement. Il défend ainsi l’idée d’une taxe d’un dollar sur chaque entrée au cinéma. Ce budget de près de 2 millions de dollars serait à répartir parmi les producteurs libanais désireux de trouver une nouvelle source de financement. Dans un pays qui manque d’eau potable, de routes, d’écoles, d’infrastructures énergétique et donc d’électricité tout court, on se demande comment l’état pourrait ainsi taxer une industrie et se priver d’une telle manne financière pour la redistribuer, en violation avec le principe de non affectation a priori des recettes fiscales, à une poignée de producteurs qui produirons une douzaine de films par an.

En tant que cinéphile on se demande ici s’il ne faudrait pas réclamer plutôt de taxer le popcorn mais c’est un tout autre débat. D’autres solutions pourtant semblent apparaitre sans violer la loi, ni appauvrir le pays ni encore faire augmenter le prix du billet déjà cher pour le service rendu : petites salles mal conçues, avec des climatisations bruyantes, des sous titres multilingues pas toujours très bien fait, une mise au point aléatoire, et un film coupé à peine le générique de fin débuté. Pourquoi les producteurs ne demandent ils pas un quota obligatoire de diffusion de films arabes?

Dès lors qu’on aurait plus de X salles ou de Y séances quotidiennes pourquoi un cinéma ne serait pas tenu de diffuser un nombre minimal de film provenant du marché local et régional. En favorisant le cinéma en langue arabe qu’il soit égyptien ou syrien (en espérant qu’il y aura encore un cinéma syrien) mais aussi marocain, irakien et autres, le public se verrait proposer autre chose qu’un Bruce Willis ou un Twilight 23.

De fait les productions locales bénéficieraient alors d’un nombre de salles conséquent (une fraction des 70 écrans ça reste peu mais c’est déjà un début) et donc de spectateurs potentiels plus élevés, et d’une présence durable à l’affiche car aujourd’hui passé une à deux semaines les films cèdent leurs places à un nouveau Bruce Willis.

Ghassan

L’idée serait donc de développer une culture cinématographique qui éviterait justement d’avoir à aller à Paris pour voir un film arabe, à ce jeu là le prix du billet et le bilan carbone de l’industrie est forcément défavorable. Mais à ce jeu là encore faudrait il que les productions libanaises ne soient pas si franco-libanaise, et donc moins égocentrique et plus tournée vers un marché régional fort de plus de 350 millions d’arabophones, ce qui multiplie par 100 le nombre potentiel de spectateur.

Dès lors plutôt que de rêver d’un modèle économique et de distribution occidental, pourquoi ne pas chercher des pistes de développement régionales en s’appuyant sur une identité arabe et sur le potentiel des jeunes et moins jeunes créateurs, techniciens et producteurs de ces pays?

Loin de cela lorsque le CNC ou le fonds de la francophonie ne s’engagent pas à leurs côtés pour soutenir un film qui n’atteindra jamais ou très rarement plus de 100.000 spectateurs et n’aura aucune vie à la télévision, les producteurs libanais savent se tourner vers d’autres méthodes de financement . Et depuis une dizaine d’années c’est vers les émirats du Golfe, Doha, Dubai et Abu Dhabi qu’ils se tournent, s’ils n’empochent pas le gros lot, ils deviennent dépendant d’un autre système moins francophone certes mais pas moins ouvert à l’influence des productions étatsuniennes diffusées par les groupes de cinéma ou de télévision des émirats. Un grand écart à assumer pour des réalisateurs jusque là très francophiles et pour la plupart habitant à Paris.

Pour autant là aussi le système n’est pas un réseau mais une dépendance financière peu amène de favoriser l’émergence d’un discours, d’une création engagée et d’une réalisation exigeante. Si le cinéma libanais est capable de chercher des financements sur un marché mondial pourquoi se serait il pas capable de s’ouvrir aussi et de proposer des films un peu moins centré sur lui même un peu comme ce que certains reprochent à un cinéma du milieu en France mais l’audience en moins.

Carlos11

Le Liban un terre d’asile du cinéma étranger à défaut de produire des films libanais, faisons des films étrangers au Liban.

Si l’article déplore que la situation syrienne bloque quelques tournages de films étrangers au Liban il faudrait ne pas oublier que d’une part il est rare que ces productions rendent hommage au pays du cèdre (Carlos par exemple fut tourné à Tripoli par Assayas et représente un bel exemple d’incompréhension des problématiques politiques de la région dont j’aurais pu traiter dans mon billet précédent consacré à Argo ou à Homeland) et que d’autre part le Liban sortira toujours perdant de la course aux couts de productions les plus bas lancée par l’industrie qui délocalise deux films sur trois aujourd’hui. Car en procédant à ces délocalisations insensées le cinéma européen se tire déjà une balle dans le pied et le Liban souhaiterait ici que son bailleur de fond principal claque quelque argent à Beyrouth avant de s’effondrer, soyons sérieux.

Un producteur dont je tairais le nom osant même la comparaison avec la Chine et… Israel quant à l’engagement de ces pays pour favoriser les productions locales et promotionnel ainsi l’image du pays. Hormis le fait que la Chine continentale est surtout connue pour des raisons de censures de films traitant ou évoquant justement la Chine, et que bon nombre des tournages des productions chinoises ne se déroulent pas sur le continent mais à Hong Kong voire en Europe (La France d’ailleurs en accueille un grand nombre).

Car pour vanter le pays à de tels projets ce ne sont pas les paysages magnifiques ou les infrastructures géniales que les producteurs mettent en avant (ce début de phrase est à prendre au second degré vous l’aurez compris) mais le bas couts des salaires et des équipements. Une fois de plus l’industrie locale espère gratter quelques bénéfices en essorant sa main d’oeuvre qui devra s’aligner sur les salaires et les budgets proposés au Maroc, en Europe de l’est et dans les derniers eldorados de la délocalisation.

Les techniciens libanais devraient donc en vouloir à des problèmes sécuritaires de ne pas travailler pour la moitié de leurs salaires pour des productions étrangères qui au mieux diffuseront un cliché infâme de leur pays. Les producteur n’hésitant pas dès lors à jouer sur un paradoxe qui se retourne contre eux très vite, produire au Liban ne serait pas couteux pour des étrangers mais les productions locales de films libanais s’adressant au seul petit public libanais nécessiterait sans arrêt plus d’argent malgré la très faible voire confidentielle diffusion de leurs oeuvres. Allez comprendre.

depardon

L’état de la production locale. Par ailleurs ces mêmes techniciens sont aujourd’hui surtout payé à faire de la série télé (copies dans des bien des cas des télénovelas sud américaines, mais parfois plutôt pas mal faite notamment par les syriens) et du clip musical pour lequel ils bénéficieront de leurs noms au générique. Car oui le clip libanais dispose d’un générique long et complet à la fin de chaque chanson. Le moyen de promotion d’un artiste et de son disque devenant une fin en soi au Liban. Ici aussi on se marche sur la tête, y compris dans les tarifs exigés pour réaliser ces « oeuvres » destinées à ne pas faire vendre un seul disque par leurs interprètes la télévision qui les diffuse les produit aussi.

A force de se nourrir de sous produits du cinéma, le clip et la série télévisé (je ne parle pas ici de téléfilm ou de séries digne des sopranos, de Breaking Bad, The Wire ou du Prisonnier mais bien de copie télénovelas qui déjà à l’état originel mexicaine ou brésilienne sont assez imbuvables) les productions libanaises finissent par se ressembler et se regarder le nombril pour se démarquer de se genre moins noble télévisé mais qui garde en commun le manque de scénario ou d’ambition de réalisation. On est loin globalement des films de Nadine Labacki ou de la regrettée Randa Chahal.

Ce manque de moyens annoncé n’explique pas tout j’ai souvent vu en Iran notamment des films en quasi huis clos tournés en peu de temps avec des acteurs non professionnels et qui m’ont donné parmi les plus grande leçon de cinéma de toute ma vie. Car désolé de le dire mais les films libanais eux, 12 furent produits l’année dernière, manquent tout de même cruellement d’envergure scénaristique et à défaut de trouver des moyens financiers peut être serait il bon que les producteurs en s’adaptant à de telles contraintes cherchent de nouveaux talents donnant un nouveau souffle à une écriture et une réalisation capable en se métamorphosant et en jouant aussi de son manque de moyen financier de proposer des histoires belles, innovantes et surprenantes qui sauraient peut être attirer un public plus large.

Autant faire court, que le Liban et donc son cinéma se trouve une identité et arrête de vouloir parler trois langues sans jamais pouvoir formuler une réflexion digne d’une pays dans sa propre langue et compréhensible par le plus grand nombre. Peut être enfin l’avenir est à une diffusion de format différents en fiction ou en documentaire y compris de projets transmédias ou crossmédias, voire de diffusion par des réseaux privés satellitaires ou par internet un peu comme netflix (avec comme exemple la série House of cards) ou HBO (Soprano, John front Cincinati ou plus récemment Luck) aux USA, encore faut il que le Liban soit à même d’accéder à un internet haut débit et à des télévisions payantes en bonne qualité et c’est un autre débat qui se résume pourtant à une seule phrase lorsque « Le commerce du Levant » cherche à comprendre comment le cinéma libanais peut jouer dans la cour des grands il ignore bien des aspects de l’arrière court de ces grands mais surtout se voila la face sur la réalité du Liban et notamment de ses infrastructures et de son économie réelle ainsi que des attentes de ces citoyens.

Il faut donc comprendre que malgré tout il y a un cinéma arabe et libanais d’une belle qualité loin de ces débats et raccourcis, les portraits des cinéastes qui servent à illustrer ce billet en réaction à cet article évoquent à chaque fois de très beaux moments de cinéma et de belles rencontres.

Mon prochain billet s’arrêtera à titre de comparaison sur le cinéma iranien de l’après révolution islamique afin de comprendre les mutations et les productions de ce cinéma d’orient.

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