Emmanuel Hiriart- Directeur de la Photographie

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The Tree Of Life, Malick et Lubezki écrivent un nouveau dogme

Après avoir soutenu à travers deux articles récents, que le seul but de nos métiers était la création et donc sa partie artistique et non pas l’éphémère conviction de liberté ou d’émancipation due à de récentes et sophistiquées technologies, je voudrais aujourd’hui appuyer mon propos par l’étude d’un cas d’école voire d’un chef d’oeuvre. J’ai eu la chance de découvrir « The Tree of life » à Cannes lors de mon séjour sur la croisette pour les webséries « Mon Premier Cannes » et « États Critiques » pour le journal Le Monde.

http://www.lemonde.fr/festival-de-cannes/video/2011/05/21/etats-critiques-1-4-a-propos-de-the-tree-of-life_1525667_766360.html

C’est notamment quelques conversations avec Jean Luc Douin, journaliste du Monde qui m’ont apportées un éclairage nouveau sur le Cinéma de Terrence Malick. Voilà pourquoi j’ai profité de sa sortie en salles pour revoir le film qui depuis avait reçu la Palme d’or, et j’ai pu étancher ma soif de comprendre le film grâce notamment à un article de American Cinematographer auquel je fais référence ici car de toute façon les interviews de Malick sont trop rares et celles sur le travail autour de ces films aussi.

Et afin de creuser les raisons d’un tel film, je me tourne et c’est bien naturel pour un directeur de la photographie vers les explications de Emmanuel Lubezki qui a officé sur de nombreux films de Malick et a pu ainsi écrire avec lui les pages d’un « nouveau dogme » dont je vais commencer par exposer les règles afin de montrer à travers des cas concrets dans ce film référence ce que peut être un point de vue filmique tant dans la réalisation que dans la lumière.

Tout d’abord qui est Emmanuel Lubezki ? Le directeur de la photographie né au Mexique en 1964 fut nommé 4 fois pour les Oscars, en 1996 pour Little Princess, en 2000 pour Sleepy Hollow, en 2006 pour The New World de Terrence Malick et en 2007 pour le très bon Children of Men. L’homme est discret et la liste complète des très bons films sur lesquels il a travaillé est longue je n’en citerai que deux, symptomatiques, selon moi, de toute la palette dont il est capable, The Assassination of Richard Nixon ou encore Burn After Reading.

On sait l’homme capable de tous les défis, dont les plus fous, filmer avec un diaph constant, et l’on comprendra mieux encore le film « odyssey » de Malick à la lecture du travail qu’il a pu effectuer avec le réalisateur à l’occasion de ce film.

En se fixant des règles de conduites aussi simples apparemment que tourner en lumière naturelle le plus possible, au point que les lumières artificielles leurs paraissaient étranges à regarder. Chercher à conserver de « vrais noirs » sans jamais sous exposer. Préserver tout la latitude de l’image et de la pellicule et  garder un maximum de résolution pour un minimum de grain, éviter les flares ou l’utilisation de couleurs primaires dans l’image, le tandem Malick et Lubezki va élaborer une méthode de travail qui va aboutir d’un film évènement à bien des niveaux, un chef d’oeuvre selon moi, dont je délivre ici les dessous sous un aspect technique.

Tout d’abord l’homme nous avoue son amour pour la pellicule et souhaiterait plus que tout que le tournage se suffise à lui même sans être obligé d’en passer par une étape de numérisation. L’affection qu’il porte au film démontre sa grande connaissance du métier et de l’art de restituer toute la profondeur d’un film sur un négatif. A l’heure où dès le tournage on entend trop souvent dire que l’on réglera plus tard en post-production le ou les problèmes rencontrés sur le plateau, Lubezki paraît être un homme à l’ancienne qui excelle dans son art et dont le point de vue n’est jamais une posture ou une tendance mais une action réfléchie qui aura un impact sur l’histoire, sur le jeu de acteurs, sur le spectateur.

Sur The Tree of Life, il va utiliser 3 caméras Arri, deux Arricams Lite et une petite Arri 235 pour les actions à l’épaule. La plupart des scènes sont tournées ainsi ou au SteadyCam, opéré par Joerg Widmer, seules dix pour cent du métrage le sont au trépied. Et tout cela non pas dans le but de donner un effet bougé mais bien pour donner toute la liberté aux acteurs et notamment aux enfants d’évoluer et de mener finalement la danse de cette très belle chorégraphie. Pour répondre à la problématique de la résolution et du grain de l’image le choix va se porter sur de la pellicule KodakVision 2 50T 5218 et 200T 5217 mais aucun filtre, à part un polarisant ne sera utiliser pour ne pas altérer la lumière et la qualité de l’image naturelle et le film sera capturé au format 1.85 :1 en 4 perfs toujours dans un soucis d’éviter le grain du super 35 car la majorité des scènes sont des plans très serrés des enfants ou des visages.

Une autre règle va aussi très vite se mettre en place sur la plateau, aucune marque au sol ne viendra signifier aux acteurs où se placer. Ceci dans le seul but de leur laisser toute liberté de mouvement et que leurs jeux (au sens propre, ceux des enfants) mais aussi leurs émotions et leurs envies s’expriment sans entraves et qu’ils mènent la danse avec la caméra et les opérateurs. Ceux-ci vont alors s’autoriser des mouvements de caméra suivant tous les axes et s’adaptant au mieux à la scène et à la façon dont les acteurs la joueront. L’espace ne sera pas rigide et on sera libre de s’y promener, acteurs et opérateurs formant un couple évoluant dans une sorte de valse.

Et afin de restituer au mieux cette émotion et cette sensation de flottement de la caméra, Lubezki va utiliser des objectifs grands angles. Les séries Arri ou ZeissUltra Primes de 14mm à 27mm qui lui permettront de rester au plus près de ces visages, rarement plus de 80 cm en réalité.

Enfin les trois caméras seront toujours prêtes et chargées, l’opérateur faisant la mise au point étant équipé d’un système sans fil configuré pour toutes les caméras, ainsi sans « casser » la dynamique de la scène les opérateurs passaient d’une caméra à l’autre ou simplement permutaient leurs places à la fin d’un magasin. En passant ainsi du steadycam à la Arri235 le tandem permettait ainsi une très grande fluidité et conservait au tournage toute son atmosphère et son energie. Un de ces rares tournages sur lequel on filme plus que l’on attend selon Jack Fish qui a travaillé avec Malick depuis Badlans en 1993, qui reconnaît que le réalisateur a bien une pratique assez unique de la direction d’acteur et de l’organisation des tournages. Il tourne en fait peu de filme ce qui lui laisse le temps de méditer pendant de longues années sur un film, pour autant il veut aussi y adjoindre un aspect « non préparé » et plus émotionnel qui ne peut se dégager que lors du tournage en lui-même.

Cette gymnastique autour des acteurs et autour des caméras n’allait pas sans poser des problèmes de diaph notamment, Lubezki appliquant à la lettre la règle voulant que l’on tourne quasi exclusivement à la lumière naturelle venant de l’extérieur il lui arrive de débuter une prise à T8 et de la terminer à T1.3 afin de contre balancer l’arrivé de nuages dans le ciel.  Mais plus encore le choix de ne pas disposer de réflecteurs afin de laisser le champ libre aux acteurs et à la caméra, et de ne jamais sous exposer un plan oblige le directeur de la photographie à faire des choix afin de filmer toute la famille autour d’une même table alors de 2 diaph séparent la bonne exposition des visages de chacun, et que l’extérieur qui apparaît par les fenêtres nécessiterait T64, pourtant à l’image tout paraît justement éclairé et tous les détails apparaissent, y compris ceux du ciel ou de l’herbe.

Pour se permettre de tourner de telles scènes Malick va utiliser un subterfuge assez simple, utiliser trois maisons quasi identiques mais orientées différemment afin de pouvoir tourner à plusieurs moments de la journée sans se soucier du temps qui passe et là aussi ne pas trop casser l’essence de chaque prise.

Concernant les extérieurs jour Lubezki va jouer avec les contre jour d’une part car il pense que cela apporte une profondeur dans l’image mais aussi afin de permettre les raccords au montage plus facilement entre deux scènes tournées à deux moment très différents voire dans des endroits éloignés. Quand je parle ici d’endroits différents il faut comprendre aussi des scènes baignées par une lumière hivernale du matin ou estivale du soir. Et selon lui, c’est en évitant au spectateur de pouvoir percevoir ces différences de qualité de lumière de manière directe sur le visage des acteurs que le montage peut être cohérent.

Au point d’avoir parfois placé dans une même scène les deux acteurs à contre jour alors qu’ils sont sensés être face à face à l’écran. Ainsi revoyez la séquence ou Jack (Brad Pitt) apprend à son fils à se battre et notez que cette impossibilité physique fonctionne en terme de montage et de récit filmique.

Lors des intérieurs nuit aussi l’on peut considérer que Lubezki va se jouer de la lumière et donc du spectateur car il choisira un seul dispositif portable de type Chimera 2K qu’un assistant promènera au fur et à mesure de l’évolution de la caméra et des acteurs dans la pièce recréant ainsi cet effet de lumière mouvante que pourtant, le spectateur ne perçoit pas au premier coup d’œil.

Enfin il faut noter le grand travail de colorisation effectué par Steve Scott de EFilm afin de d’abord de restituer la latitude et les détails dans les blancs perdus selon Lubezki du fait du trop grand contraste présent sur les négatifs qui nécessitent désormais un passage obligé par de la numérisation, mais aussi afin d’intégrer la séquence de 20 minutes nommée « Création ». Tout le matériel se rapportant à cet unique scène provenant en effet de sources aussi nombreuses que différentes allant du 65mm au 35mm en passant par du 4K d’une RED One ou encore du HD d’une Phantom ou de clichés RAW d’un Canon.

Si l’œuvre est magique sur le fond vous en savez désormais un peu plus sur la forme et sur l’un des artistes qui personnellement me fait aimer mon travail mais aussi et surtout aller au cinéma. Le film est sorti au moment où j’écris ces lignes, en DvD mais j’hésite à reproduire l’expérience sur un simple téléviseur aussi bon soit-il, de peur de dénaturer une partie du film. Et afin de ne pas trop abîmer l’image je vous conseille d’acquérir plutôt le BluRay version États-Unis édité par 20th Century Fox dont l’encodage est bien meilleur que celui en version française de Europa, pour exemple le débit moyen sur le premier est de 33725 Kbps contre seulement 25431 Kbps pour le second.

Pour terminer un conseil de lecture sur le sujet, le mémoire de fin d’étude de Benjamin Roux présenté à l’école nationale supérieure Louis Lumière en 2009 sur : « Lumière naturelle, entre réalisme et émotions. » où il est bien sur question de Terrence Malick.

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Autopromotion

Je profite du NAB 2013 pour faire un peu d’autopromotion du travail que j’ai pu effectuer ces derniers temps notamment pour des télévisions et clients au Moyen Orient mais aussi en Europe. Ces images proviennent de quelques beaux voyages à Singapour avec Benny Ong, à Jakarta, en Europe du nord ou de l’est, à Paris pour des timelapses , au Liban, dans des camps de réfugiés avec l’UNRWA  et jusque sur quelques plages Cannoises aussi avec Clémence Poesy.  Dans le déluge d’annonce du salon mondial de Las Vegas dont je promets de faire prochainement un petit compte rendu et une analyse des tendances voilà un peu de nostalgie et un retour sur un peu plus d’un an de travail et de rencontres.


La fin des labos, ou comment l’industrie se sauve en se tirant une balle dans le pied

« Qu’un seul prenne le chemin du succès et les autres suivront. Ou l’histoire du numérique dans l’industrie du cinéma à travers le succès commercial de Avatar. »

On vient d’apprendre par divers journaux spécialisés de Hollywood que désormais l’industrie du cinéma aux états unis abandonnée la pellicule pour entrer dans l’ère du tout numérique. C’est grâce au succès du film de Cameron en 3D (tourné en HD) notamment que cette décision fut prise mettant une industrie en proie à des difficultés financières face à une solution à court terme plutôt facile et qui engendrerait selon elle une baisse des couts notamment dans la distribution. En parallèle de cela le géant de la pellicule Kodak se mettait en faillite sans que l’on sache vraiment ce qu’allait devenir son département film et cinéma.

En France même son de cloche puisque  LTC a annoncé sa faillite, ce fut pour nous une occasion de mieux comprendre le rôle des acteurs majeurs de notre industrie dans le torpillage du 7ème art.

Ainsi les labos sont les premières victimes du passage des salles au tout numérique (et l’on revient ici à la problématique due à la qualité réelle du film projeté par des appareils tout juste capables de reproduire du 2K donc à peine mieux que la haute définition de votre home cinéma, alors que le 35mm voire le 65mm équivaudraient à du 4K et beaucoup plus.)

En juin dernier près de 49% du parc français des salles de projections était numérique, afin de pouvoir répondre à cette double problématique du cout de reproduction d’un film sur pellicule et du désintérêt du public pour les salles (au profit selon beaucoup du piratage?) auquel l’industrie n’a su répondre que par hausse des prix du billet et une agression de films en vraie fausse 3D relief.

Pourtant la mort de LTC et de ses filiales nombreuses est aussi due aux acteurs, les productions elles mêmes, qui se sont servies des labos comme de banques en différant leurs paiements à 180 jours voire en ne réglant jamais les sommes réclamées. Car s’il y avait peu de laboratoires sur la place parisiennes (LTC et Éclair) et que l’on craignait presque une situation de monopole car Tarak Ben Ammar, le propriétaire de LTC et actionnaire à 43% de Éclair, voulait faire une fusion entre ces deux entités. C’est en fait une concurrence acharnée qui semble avoir tué le métier. En acceptant de telles facilités de paiement et donc à ce que les producteurs laissent des ardoises se montant à près de 40 millions d’Euros au final, comment pouvait on croire à la viabilité d’une telle entreprise?

Autre poids lourd de notre métier le CNC qui avait en 2002 fait faire un rapport (Couveinhes) suivie en 2006 par celui de Goudineau qui semblaient proposer des pistes pour anticiper cette situation de fin de la pellicule. Pourtant rien n’a été entrepris. L’industrie étant la cinquième roue du carrosse et la législation européenne laissant peu de manoeuvre en terme de fusion des labos ou d’aide de la part du CNC, donc de l’état.

Pourtant en tant que cinéphile vous devez vous poser une question si les salles passent au tout numérique, quid des « vieux films » en celluloide? Un projet devait voir le jour et proposer la numérisation par les laboratoires de 10 000 films du patrimoine français. 10 000 c’est bien peu mais ça donnait déjà un peu d’air au Laboratoire en se basant sur le cout de numérisation d’un long métrage (50 000 euros) le budget total aurait non seulement préservé de l’emploi mais aussi un savoir faire et une industrie sans qui le cinéma et nos métiers pourraient bien disparaitre au profit de nouvelles techniques ou accessoires qui pourraient bien remplacer des techniciens trop couteux…


La planète des Singes

Vous apprendrez très vite que je suis un fan inconditionnel de science-fiction, pour autant n’ayez crainte, ce site ne va pas devenir un blog dédié à ce thème. Mais il pourra m’arriver de vous faire part de quelques lectures qui m’accompagne sur des tournages lointains, mais plus encore des films passés ou à venir dont le sujet est donc science-fictionnesque. Le dernier en date que j’ai vu, « The rise of planet of the Apes » me permet surtout de parler de sa partie post production notamment en vous indiquant un excellent article de FxGuide (comme souvent) qui met en avant le travail de deux des nombreux studios ayant travaillé sur le film, Image Engine et Pixel Liberation Front.

http://www.fxguide.com/featured/rise-of-the-previs/

Le seul nom de ce dernier studio méritait bien que je vous fasse un petit topo sur leur travail, car les pixels comme tant d’autres choses que nous manipulons toute la journée méritent bien un front de libération.

Mais pour en revenir à nos Singes on est désormais bien loin de l’oeuvre de Pierre Boule (1963) que j’avais pu lire dans ma jeunesse, et l’on s’est aussi éloigné des différentes adaptations pour le cinéma ou la télévision qu’à connu le roman. Au total pas moins de 7 longs métrages depuis 1968 dont ce dernier en date mais aussi celui de Tim Burton en 2001. Une série animée de 13 épisodes pour la NBC et une série télévisée  de 14 épisodes que j’avais vu enfant sur une chaine française, et que j’ai revu il y a peu grâce à des sites de fans et aux sites de partage de films (est ce encore un sujet tabou?).

On s’est donc éloigné du discours du romancier dans lequel les singes à force d’évolution parvenaient à dépasser l’homme et pas seulement à le singer. Pour autant le film m’a moins désenchanté que la tentative de Tim Burton et celle un peu trop psychédélique de Ted Post en 1970, où une secte de singes voue un culte à la bombe nucléaire. Surement un peu trop marqué par son époque à la fois guerre froide et acides.

Ici le pari était plus technologique dans la mesure ou les animaux sont tous réalisés en 3d (je ne parle pas là de film en relief ) et c’est donc le studio de Venice en Californie, pixel liberation front qui s’est, avec une multitude de studios hollywoodiens, collé à la tâche. Plutôt bien fait. Mais on avait déjà trouvé nos amis au générique de Iron Man 1& 2, Avatar, Green Lantern ou Terminator Salvation, I-Robot et Matrix pour les plus anciens.