Emmanuel Hiriart- Directeur de la Photographie

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Le mythe et la révolution forcée du tout numérique.

L’actualité des salles et des sorties cinéma a su faire le point au moment du festival de Cannes et à la lecture de quelques études voilà un triste constat.

Je rappelle donc que je parlais de la mort des laboratoires français spécialisés dans le traitement des bobines de polyester que l’on appelle film. Ainsi le groupe Quinta et sa filiale LTC licenciait ses 150 salariés au prétexte de l’évolution de la profession et du passage autour numérique qui rendait son activité inutile et de toute façon déficitaire (du fait aussi des lourdes factures en suspend de la part des principales productions françaises).

En parallèle de cela on nous promettait une baisse des couts de copie des films grâce qui devait permettre une plus large diffusion. Effectivement on devait passer de 1000€ à 100€ par copie. Pourtant toutes les études nous montre que les couts réels semblent être bien différents. Ainsi le prix d’une copie numérique semble plutôt se situer entre 100 et 200€. Mais surtout à cela vient s’ajouter le prix du projecteur numérique, qui en plus de limiter la diffusion à du petit 2K nécessite un contrat de maintenance qui jusqu’alors était la fonction du projectionniste. Les lampes de ces projecteurs dont j’ignore le prix, doivent être changées tous les 7 ans contre 30 ans du temps du 35mm. Enfin il a fallu aux salles de projection envisager de nombreux travaux (climatisation, agrandissement, tableau électrique, raccord ADSL voire installation d’une antenne satellite) pour se mettre aux normes et je ne parle pas là de vouloir passer à de la diffusion 3D stéréoscopique.

Me basant sur des études européennes indépendantes mais surtout sur celle commandité par le lobby des diffuseurs aux USA  (Motion Picture of America) il ressort que le cout moyen par salle se situerait autour de 80.000 euros (le seul cout du serveur et du projecteur 2K serait de 60.000 Euros). On comprend par avance que les petites structures n’auront jamais un telle somme à disposition pour investir dans la diffusion de films, ce qu’elles faisaient déjà depuis fort longtemps avec la technologie mécanique du 35mm.  Les grands multiplexes bien aidé par la vente de popcorn et les films à succès pourront eux faire le grand saut et l’objectif du tout numérique pour 2014 sera donc tenu peu importe les résistants ou les moins fortunés. Ainsi le groupe Pathé qui détient 740 écrans en France serait en train d’investir 150 millions d’euros pour la production et la rénovation de salles soit plus de 200.000 Euros par salle.

De cette « numérisation à marche forcée » dont parlait les Cahiers du Cinéma en juillet 2011 on voit aussi que l’ensemble des débats a été épuré des questions de qualité de projection. Quid des projections en 4K et 8K pour se hisser au même niveau de résolution que le 35mm? Quid des choix sur la nature et la qualité des écrans, de la luminescence des projecteurs… Mais surtout pas un mot sur le fait que la seule solution d’archivage proposée par ce nouveau système sera… une copie 35mm. Du moins en France où cette opération est encore nécessaire pour le dépôt légal par le CNC.

S’ajoute encore une question celle des choix de programmation et des mesures de rétorsions de la part des distributeurs qui via le système de téléchargement et surtout la clé d’activation du film numérique (KDM Key delivery message) qui met en place un moyen de vérification et contrôle des heures et du nombre de projection par la salle.

En effet si le distributeur a su se placer dans une position de force mais aussi instaurer un nouveau modèle économique à son avantage et créant ainsi un nouvel acteur, à deux têtes le tiers collecteur ou le tiers investisseur (entité économique qui permet le financement d’une installation numérique et qui redistribue aux exploitant les « Frais de copies virtuels » (VPF) qui sont le fruit d’une part des économies que les distributeurs réalisent eux lors du passage au numérique (copie physique, transport, stockage…)

On a vu se créer des intermédiaires qui ont pu bénéficier de cette manne financière de redistribution mais aussi dans bien des cas notamment en France des aides publiques nationale ou régionale qui vont aussi tenter de permettre cette transition technique aux 5.400 salles de cinéma du pays (ce qui place la France au quatrième rang mondial derrière les USA, l’Inde et la Chine) diffusant 575 films pour les seules sorties de l’année 2010.

Le cas de la France est un peu à part et, sans rentrer dans le détail, on peut dire ici que l’Europe s’est faite sans harmoniser du tout « son » cinéma. Ainsi l’on va de la Norvège où la grande majorité des salles sont municipales, à l’Allemagne qui aide la production par notamment, une taxe spécifique sur le chiffre d’affaire des exploitants, à l’Espagne qui dans le domaine est très peu portée sur l’aide à la création et à la diffusion d’oeuvres qui ont surtout du succès à l’étranger. Pourtant tous ces pays vont passer d’ici à 2014 au tout numérique et tous vont avoir recours aux intermédiaires et aux distributeurs pour se mettre aux normes décidées par ces derniers.

Il existe bien sur de nombreux moyens pour restructurer ce secteur, mais les règles de la concurrence étant valables partout et pour tous, ce ne furent pas les projets de mutualisation ni même celui favorisant le recours à des logiciels libres qui finiront par être choisi.  Ces institutions privées et plutôt spécialisées dans le seul financement vont dès lors jouer un rôle prépondérant auprès de l’industrie du film. Si l’on peut noter la grande rapidité avec laquelle s’est mise en place ce nouveau « champ organisationnel », il faut surtout y voir une opportunité économique d’un coté, aidé sur le plan « technique » par le mythe de la 3D stéréoscopique et du tout numérique relayés notamment par des leaders d’opinion qui ont su argumenter les avantages supposés (souplesse, innovations, facilités, coût…) du tout numérique en oubliant de préciser le sort réservé aux professionnels, (un projectionniste sera désormais un « téléchargeur » en charge de 4 à 10 salles), aux petites salles, aux films 35mm et à l’archivage de ces supports numériques estimés tout au plus à 5 ans selon les normes actuelles de l’industrie.

Amusant, lorsqu’après un tel bilan, on à la chance de lire une interview de Christopher Nolan, qui refuse de passer, lui, au numérique lors de ses tournages préférant le 35mm voire le procédé IMAX qui malheureusement seront bien à l’étroit dans une salle équipée selon la norme 2K. Vous me direz que Sony vient d’annoncer un projecteur 4K (SRX-515) permettant la 2D ou la 3D et étant compatible avec les futurs films tournés à 48 images par seconde? Oui mais à ce jeu là que deviennent les salles déjà équipées, elles rachètent un projecteur tous les deux ans lorsque l’industrie du film change de format de tournage?

Ah oui j’oubliais dans les avantages que les lobbys ont su nous vendre pour accueillir le mirage/miracle du numérique, l’un d’entre eux fut que les programmes d’avant séance seraient alors plus faciles à diffuser selon les heures et les films, le public  concerné… J’ai cru un instant qu’ils parlaient de courts métrages comme au temps de mon enfance, mais je pense qu’il s’agissait en fait de publicité ciblée. Naïf que je suis.

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La fin des labos, ou comment l’industrie se sauve en se tirant une balle dans le pied

« Qu’un seul prenne le chemin du succès et les autres suivront. Ou l’histoire du numérique dans l’industrie du cinéma à travers le succès commercial de Avatar. »

On vient d’apprendre par divers journaux spécialisés de Hollywood que désormais l’industrie du cinéma aux états unis abandonnée la pellicule pour entrer dans l’ère du tout numérique. C’est grâce au succès du film de Cameron en 3D (tourné en HD) notamment que cette décision fut prise mettant une industrie en proie à des difficultés financières face à une solution à court terme plutôt facile et qui engendrerait selon elle une baisse des couts notamment dans la distribution. En parallèle de cela le géant de la pellicule Kodak se mettait en faillite sans que l’on sache vraiment ce qu’allait devenir son département film et cinéma.

En France même son de cloche puisque  LTC a annoncé sa faillite, ce fut pour nous une occasion de mieux comprendre le rôle des acteurs majeurs de notre industrie dans le torpillage du 7ème art.

Ainsi les labos sont les premières victimes du passage des salles au tout numérique (et l’on revient ici à la problématique due à la qualité réelle du film projeté par des appareils tout juste capables de reproduire du 2K donc à peine mieux que la haute définition de votre home cinéma, alors que le 35mm voire le 65mm équivaudraient à du 4K et beaucoup plus.)

En juin dernier près de 49% du parc français des salles de projections était numérique, afin de pouvoir répondre à cette double problématique du cout de reproduction d’un film sur pellicule et du désintérêt du public pour les salles (au profit selon beaucoup du piratage?) auquel l’industrie n’a su répondre que par hausse des prix du billet et une agression de films en vraie fausse 3D relief.

Pourtant la mort de LTC et de ses filiales nombreuses est aussi due aux acteurs, les productions elles mêmes, qui se sont servies des labos comme de banques en différant leurs paiements à 180 jours voire en ne réglant jamais les sommes réclamées. Car s’il y avait peu de laboratoires sur la place parisiennes (LTC et Éclair) et que l’on craignait presque une situation de monopole car Tarak Ben Ammar, le propriétaire de LTC et actionnaire à 43% de Éclair, voulait faire une fusion entre ces deux entités. C’est en fait une concurrence acharnée qui semble avoir tué le métier. En acceptant de telles facilités de paiement et donc à ce que les producteurs laissent des ardoises se montant à près de 40 millions d’Euros au final, comment pouvait on croire à la viabilité d’une telle entreprise?

Autre poids lourd de notre métier le CNC qui avait en 2002 fait faire un rapport (Couveinhes) suivie en 2006 par celui de Goudineau qui semblaient proposer des pistes pour anticiper cette situation de fin de la pellicule. Pourtant rien n’a été entrepris. L’industrie étant la cinquième roue du carrosse et la législation européenne laissant peu de manoeuvre en terme de fusion des labos ou d’aide de la part du CNC, donc de l’état.

Pourtant en tant que cinéphile vous devez vous poser une question si les salles passent au tout numérique, quid des « vieux films » en celluloide? Un projet devait voir le jour et proposer la numérisation par les laboratoires de 10 000 films du patrimoine français. 10 000 c’est bien peu mais ça donnait déjà un peu d’air au Laboratoire en se basant sur le cout de numérisation d’un long métrage (50 000 euros) le budget total aurait non seulement préservé de l’emploi mais aussi un savoir faire et une industrie sans qui le cinéma et nos métiers pourraient bien disparaitre au profit de nouvelles techniques ou accessoires qui pourraient bien remplacer des techniciens trop couteux…